De Eredan.

Une ombre sous la pluie

Encore une sombre ruelle, encore cette sombre affaire, encore une nuit brumeuse, et toujours cette pluie. Cette affaire lui pesait. Pas assez de sommeil. Les rares fois où il fermait les yeux pour se reposer, il revoyait ces ruelles, ce sang et cette pluie. Trois crimes sordides. Trois cadavres ensanglantés abandonnés dans une sombre ruelle. Trois jeunes femmes poignardées dont les yeux avaient été remplacés par des pièces en argent. Trois crimes à quelques jours d'intervalle. Il savait que l'assassin frapperait encore à moins qu'il ne soit arrêté. Il devait l'arrêter.


Les autorités du Conseil avaient fait appel à lui, l'un des meilleurs. L'enquête était difficile. Il avait usé de tout son art et avait établi que les jeunes femmes avaient subi l'influence d'un sortilège hypnotique. Elles avaient quitté leur logement en pleine nuit sous la pluie pour se rendre dans une ruelle sombre où l'assassin avait commis son sinistre forfait.


Il avait analysé les résidus du sort employé sur les victimes, il ne pouvait être lancé qu'après avoir vu la victime et n'était efficace que si on se tenait à moins de cent mètres. Trouver la prochaine victime c'était trouver l'assassin. Plus facile à dire qu'à faire. Il avait juste un modus operandi et la certitude que l'assassin frapperait encore. Mais le temps lui manquait. Et toujours cette pluie.


Avec acharnement, il avait remonté la trace, analysé les scènes macabres, cherché sans relâche, fouillant les moindres recoins à la recherches d'indices et finalement, il avait trouvé ce qui liait les victimes entre elles. Un lien ténu, un lien de sang.


Toutes étaient les descendantes du légendaire capitaine Korsar. Cela avait été difficile de trouver ce lien de parenté. Les racines de ceux qui venaient des Iles Blanches avaient été englouties par le chaos engendré par la guerre contre Néhant. Malgré ces difficultés, il retrouva leur trace et découvrit que les descendantes étaient au nombre de quatre. Trois de tuées. Une en vie. Cette fois, il avait un coup d'avance.


Le nom de la dernière survivante ne figurait sur aucune archive, son nom était protégé par un sortilège de disparition. Nul ne pouvait retrouver sa trace dans les livres. Elle était employée au Conseil des Guildes, ce qui expliquait ces précautions. Comme il avait accès aux archives du Conseil, il avait pu identifier la dernière des descendantes. Il devait faire vite, les archives avaient subi une intrusion et l'assassin pouvait frapper n'importe quand. Il avait mis au point un plan avec son équipière. Un plan parfait.


Il avait ensuite attendu. Comme un chasseur guettant sa proie. Une nuit alors que la pluie tombait, la jeune servante se leva comme une somnambule. C'était le moment d'agir. Il lança un sortilège qui paralysa net la servante, puis il utilisa un cristal qui transporta la servante en sécurité auprès d'un corps de gardes de la cité.


Pendant ce temps, sa coéquipière était entrée en action. Ayant mis la robe blanche de la servante ainsi qu'une perruque pour lui ressembler, elle sortit en pleine nuit sous la pluie glacée. Tout allait dépendre d'elle. Le plan était simple, elle devait sortir à la place de la victime, suivre les émanations magiques du sortilège hypnotique grâce à un cristal de détection, s'approcher suffisamment de l'assassin et de profiter de la surprise pour le neutraliser. Un plan parfait.


Il suivait de loin son équipière afin de ne pas éveiller les soupçons lorsqu'il la vit disparaître dans une ruelle. Un cri déchira la nuit. Son cœur s’arrêta de battre. Un cri de femme. Il se précipita, le son de ses pas résonnait sur les pavés mouillés comme un glas annonçant une tragédie.


Un éclair illumina les cieux et Erevent vit comme dans un mauvais rêve une ruelle poisseuse couverte de sang, un corps étendu recouvert d'une robe ensanglantée. Sa coéquipière, Hélena. Bon sang, il lui avait interdit de mourir. Surtout pas pendant sa période probatoire. Et certainement pas sous sa responsabilité. Comment avait elle pu lui faire un coup pareil !


Il se reprit et se rapprocha du cadavre. Son cœur se remit à battre. Le corps n'était pas celui d'Hélena mais celui d'un homme avec une bosse grosse comme un œuf de pigeon sur le crane et recouvert par la robe. Erevent analysa rapidement la situation et en conclut que :

A/ Hélena avait utilisé une de ses ruses en lançant son vêtement sur l'individu ci-assommé pour obtenir un effet de diversion dans le but de l'assommer,

B/ la manœuvre avait réussi,

C/ quelque chose avait foiré car elle n'était pas là.

Et d'où venait ce sang ? Il trempa ses doigts dans la mélasse poisseuse qu'il porta à son nez. Un autre éclair illumina les cieux et il vit un carreau d'arbalète planté entre deux briques d'un mur. Le positionnement du corps, l'angle du carreau. Ils étaient deux. Le sang, d'après l'odeur, un liquide alchimique à forte teneur en cristaux magiques, indélébiles, que les limiers magiques peuvent tracer à des lieux à ronde. Hélena avait bien travaillé. Maintenant il fallait la sortir du guêpier dans lequel elle était tombée.


Et quel guêpier, Hélena courait pour sauver sa vie. Elle avait réussi à assommer un des assassins mais l'autre avait bien failli lui trouer la peau avec son arbalète à répétition. Elle avait esquivé de justesse le carreau et s'était réfugiée sur les toits. Mais l'autre s'était mis à la courser et ne cessait de lui tirer dessus. Heureusement qu'elle avait un peu d'avance et que ces joujoux n'avaient qu'une faible portée car son adversaire s'acharnait et la canardait sans répit. Bondissant de toit en toit elle ne devait la vie qu'à ses réflexes et aux cheminées qu'elle plaçait dans la ligne de tir de son poursuivant.


Par deux fois elle faillit manquer un saut à cause d'une tuile trop glissante. A plus d'une douzaine de mètres au-dessus du sol, la chute risquait d'être fatale. Un carreau fit exploser une tuile derrière ses pieds. Son poursuivant gagnait du terrain. Tout allait se jouer sur ce dernier saut, 6-8 mètres en longueur, jouable. Elle accéléra et bondit comme une gazelle, restant suspendue au-dessus du vide, semblant marcher sur l'air, lorsque la gravité se rappela à elle... trop court. Elle se retrouvait suspendue du bout des doigts au rebord du toit et glissait peu à peu vers la chute irrémédiable. Elle faisait une cible magnifique. Son assassin s'avança jusqu'au bord du toit, prit le temps de l'ajuster et tira. Le carreau siffla dans l'air, faisant exploser mille gouttes de pluie au passage. Le carreau atteignit sa cible pile entre les omoplates de l'infortunée voleuse.


Bang. L'assassin n'eut pas le temps de comprendre qu'il n'avait fait que transpercer un leurre qu'il fut attrapé aux jarrets par Hélena qui était suspendue au rebord juste sous lui. Elle fit un mouvement de balancier et lança ses jambes à hauteur de la tête de l'assassin, le saisit en faisant un ciseau et profitant de l'élan elle le projeta la tête première sur les tuiles du toit qui explosèrent sous l'impact. Héléna se retrouva à cheval sur l'assassin étendu pour compte.

Encore un plan qui s'était déroulé sans accrocs.


Erevent, suivant la piste laissée par Hélena arriva rapidement sur les lieux. Il examina l'assassin. Un homme de main connu dans le milieu qui travaillait en duo celui qui était assommé dans la ruelle. Chers et efficaces, ils étaient très bons dans leur partie. Mais ils étaient tombés sur meilleurs qu'eux. Cependant, ils ne correspondaient pas au profil de l'assassin. Erevent fouilla l'individu et trouva un cristal magique. Un cristal hypnotique dans lequel il pouvait voir le visage de la servante. Il lança alors un sortilège de pistage magique et une ligne bleutée jaillit du cristal. En remontant cette ligne ils remonteraient le chemin parcouru par le cristal et parviendraient donc au repère des malfrats et au commanditaire.


Après avoir confié les deux assassins à la garde, Erevent et Hélena suivirent la piste. Ils arrivèrent à une vieille demeure. Hélena mit en œuvre ses talents en matière d'infiltration et rapidement ils pénétrèrent à l'intérieur de la bâtisse. Leurs efforts conjoints permirent de désamorcer des pièges et chausse-trappes et ils parvinrent à atteindre une bibliothèque où s'étalaient plusieurs cartes et de nombreux ouvrages de généalogie. Au centre de la pièce un énorme cristal rouge. Encastré dans ce cristal rouge, un sablier qui égrenait ses derniers grains de sable. Voyant cela, Erevent poussa Hélena en lui hurlant de fuir. Nul ne saurait battre Hélena en matière de fuite. Erevent piqua un sprint et au moment où il voyait l'entrée de la maison, une énorme boule de feu explosa depuis la bibliothèque. Il fut soufflé comme un vulgaire fœtus de paille et s'écrasa lourdement au sol, les cheveux et les vêtements roussis.


Erevent s'assit, la maison en feu derrière lui et alluma sa pipe sous la pluie. Alors que la pluie ruisselait sur lui, il comprit. Il se releva et se rendit avec Hélena à la Garde où attendait la servante. Il regarda cette dernière droit dans les yeux, puis après l'avoir rassuré il se rendit dans l'appartement de cette dernière. Là effectivement il manquait quelque chose, un miroir.

Hélena s'impatientant lui demanda :

- Alors on fait quoi maintenant que tout a brûlé ?

- Élémentaire, on trouve le trésor et on trouve l'assassin.

- Hé ? Quel trésor ?

- Celui du Capitaine Korsar. Celui dont les quatre fragments de la carte se trouvaient dans les yeux de ses descendantes. Celui dont le dernier fragment se trouve justement dans les yeux de la servante que l'assassin n'a pas réussi à trouver à cause du sort de disparition. Il s'est joué de nous. Il a mis en scène la mort des autres descendantes de façon à nous mettre constamment sous pression à et nous faire trouver pour lui la piste de de la dernière descendante. Tout ce qu'il a eu à faire ensuite c'est de nous éloigner pour voler un objet dans lequel se reflète l’œil de la descendante afin d'invoquer les images qui se trouvent dedans. Regarde :


Erevent s'approcha d'une vitre et il sortit un cristal qui projeta une lumière bleue. L'image de la servante apparut dans la vitre. Puis maniant le cristal, il focalisa l'image sur son œil gauche qui grossit jusqu'à remplir la vitre. Au milieu de la pupille on distinguait clairement un morceau de carte.

- Oui mais si lui il a tous les morceaux, nous on a en a qu'un. On fait comment alors ?

- Élémentaire ma chère Héléna, nous allons devoir demander notre chemin à la Pythie. Avec un morceau de carte, elle saura sans doute nous mettre sur la trace des autres ainsi que de notre assassin.

- Et du trésor ? Demanda Hélena des étoiles plein les yeux.

- Oui et du trésor. Mais rappelles toi que tu es en période probatoire.


Alors qu'une ombre encapuchonnée s'éloignait de la cité serrant contre elle un petit miroir, la pluie cessa de tomber.


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